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Groupe de recherche sur les enjeux de la Communication Groupe de recherche sur les enjeux de la Communication

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Synthèse thématique des débats

Mis à jour le 22 novembre 2011

Journées ISTIC

Jean Caune interroge la notion d’ordre de la technique ; ce faisant, il introduit une question sur l’interdisciplinarité pour conclure sur la définition des sciences de l’information et de la communication au sein des sciences humaines et sociales. Jean Caune demande s’il existe un ordre, une entité, qui puisse permettre de définir un certain nombre de caractéristiques qui différencient ces objets, ces médiums, ces pratiques de ce qui serait, non pas à l'opposé mais en complémentarité avec les pratiques sociales.

« Il me semble – dit-il – que si l'on regarde ce qui se passe à côté des sciences physiques, chimiques, naturelles, et je n'emploie surtout pas le qualificatif de sciences dures, si on regarde l'évolution de ces savoirs fondamentaux sur la nature, et bien, on s'aperçoit que la distinction qui était clairement établie il y a encore 50 ans entre les sciences et les techniques, tend à disparaître. Il s’agit ici de techniques, au sens précis du terme, c'est-à-dire les techniques d'intervention sur la matière, c'est-à-dire les liens qui conduisent à identifier les différentes structures de la matière ou que l'on analyse à partir d'un point de vue chimique ou biologique. Est-ce qu'il y aurait quelque chose qui serait valable et transposable sur les sciences sociales et humaines -qui irait jusqu'à dire qu’au fond, les techniques incorporent nécessairement du social ? Les techniques s’inscrivent nécessairement dans un rapport de l'homme aux objets et que ce rapport de l'homme aux objets conduit quand même, en définitive, à des rapports interpersonnels dans un contexte social qui médiatise ses relations par des objets. Il me semble qu'il y a une distinction qui n'est plus ou pas opératoire. Peut-être qu'il y aurait des éléments à aller chercher chez Latour - peut-être sans aller jusqu'à l'extrême comme lui, quand il dit qu' il n'y a plus que des objets mixtes, c'est-à-dire des objets qui sont à la fois des choses qui relèvent des objets placés devant nous, puis, ce qui relève de la culture. Il me semble qu'il y a alors quelque chose qui nous permettrait de ne pas tourner autour des choses en disant « des objets techniques qui incorporent du social ». Je suis intimement persuadé que les objets incorporent du social. Cela me semble une interrogation majeure car, dans toutes les sociétés évoluées - et même les sociétés préhistoriques - les premiers objets techniques sont déjà des objets sociaux, puisqu'ils permettent le rapport de l'homme à son environnement.

Deuxième remarque, sur l’interdisciplinarité : l’on aurait tout intérêt à aller voir du côté des philosophes, des philosophes de la technique. Ils ont travaillé sur la philosophie de la science. En France, on a négligé fortement d’avoir un regard philosophique sur la technique. Un des premiers c'est Simondon, difficile à lire mais qui a énormément de choses à apporter. L’ouvrage de référence de Simondon est Du mode d'existence des objets techniques, et c’est véritablement le premier philosophe français qui prend au sérieux la technique, qui la considère comme un objet fondamental de réflexion et qui fait une oeuvre considérable là-dessus (1).

Jean Caune poursuit en revenant sur l’opposition affirmée par Bernard Miège, à ceux qui, dans nos domaines des sciences humaines et sociales, ceux qui ont une approche communicationnelle, passent du travail d'observation, d'analyse et de critiques (au sens philosophique), au travail de conception sur les outils techniques et les services : « nous nous opposons également, à ceux qui refusent toute observation à ce que seraient les usages, dans ce que les usages à un moment donné peuvent contourner, détourner les apports fondamentaux. Il me semble que si on met en rapport ce positionnement et le positionnement sur la réflexion sur la technique, on peut avancer ensemble, c'est-à-dire on peut mieux comprendre pourquoi nous refusons de rentrer dans un travail qui nous lierait avec une détermination sur les usages, les objets et les services. Peut-être parce que là, il y a un vrai problème philosophique qui est la distinction entre l'objet et le sujet : l'objet placé devant nous et le sujet social. La technique c'est toujours un objet qui implique une pratique personnelle ou individuelle mais d'un individu qui est inscrit dans un système, dans des positions, dans des hiérarchies, dans un contexte ».

Philippe Quinton reprend cette question de l’ordre de la technique en posant le problème de la terminologie. « Il y a - dit-il - un débat dans la communauté, la SFSIC. L’information-communication ce n’est pas réduit à des technologies, donc chaque fois qu’on parle d’info-com, c’est technologie d’info-com. Donc, à utiliser ce vocable TIC comme clé d’entrée, ça se réduit à ça. Notre travail c’est les TICs. Il y a d’ailleurs plein de gens qui ne font que ça dans notre communauté ».

Bernard Miège souligne alors qu’il s’agit d’un autre problème, celui de l'omniprésence des tics dans la communauté scientifique, à la SFSIC. L’objet, ce n’est pas les tics effectivement, mais l'information-communication et non l'info-com. « Car en utilisant « info-com » évidemment c’est commode, mais c’est dévalorisant ».

La conversation se poursuit alors sur des problèmes de définition de délimitation de domaine et notamment sur les rapports entre information et communication. Ainsi, Marc Bertier, enseignant en informatique évoque le gap entre ce qui est enseigné en informatique et la notion d’imprévisibilité des usages. « Qu’est-ce qu’on apprend en informatique, demande-t-il ? D'abord, on apprend à programmer. Si on vise un peu plus haut, on apprend aux informaticiens à ne pas tomber dans le panneau qui est de réaliser quelque chose pour se faire plaisir, mais plutôt de réaliser quelque chose pour aboutir à une fonction utile au client, à l'usager, etc. Par contre, cela suppose que l'usage est antérieur au développement ou qu'il est connu antérieurement au développement. Donc, le coup de l'usage qui va en fait se construire petit à petit après une première réalisation de logiciels, c’est quelque chose qu'on aborde pas du tout dans les études d’informatique parce que c'est quand même un cas qui n’est pas le cas classique pour l'objectif professionnel des gens qu’on forme. Donc cette imprévisibilité des usages, personnellement, elle ne me marque pas tout à fait. Et on voit mal comment on pourrait former des informaticiens à y aller... ».

Marc Bertier poursuit ensuite sur l'information éditée et l'information non éditées. « J'enfonce peut-être une porte ouverte mais, de plus en plus, on a sur le Web un espèce de continuum entre ces deux notions. On pourrait parler, il me semble, d'informations qui sont plus ou moins éditées et en particulier sur la tendance à l'individualisation. Je voudrais faire part d'un paradoxe qu'on est en train de faire apparaître avec une étudiante qui est en M1 (2) à propos de la rédaction encyclopédique dans le cadre de wikipédia, encyclopédie rédigée collaborativement par les internautes eux-mêmes. Alors que ce qu'on est en train de voir ? C’est qu’au fond, il y a un sacré paradoxe là-dessus : il n’y a pas de rédaction collaborative d'articles. Mais c'est pourtant ce qui est souvent renvoyé comme idée, que soi-disant ces articles se construisent de par la collaboration des intervenants. Non, en fait il y a effectivement une production collective mais pas du tout collaborative. Ce qu’on constate c’est que le collectif vient de productions individuelles superposées ».

Olivier Galibert signale alors que sur la production collaborative de savoirs, il y a un terrain vraiment intéressant : le concept d'injonction collaborative de Valérie Lépine (3) n'est pas très loin de cette idée-là. Cette idée issue de la cyberculture, cette idée de savoir collaboratif, de reconnaissance des pairs et qui à la sortie peut produire ou risque de produire des superpositions de discours qui ne se répondent pas, est extrêmement pertinent. Je ne sais pas si on peut généraliser ça dans une tendance à l'individuation, parce que quand même dans les blogs, dans des réactions qui sont mis sur des articles, ou dans des outils notamment logiciels qui ont un certain rôle dans cet usage interactif qui ont marqué vraiment la conception de site web dans une logique collaborative ».

Bernard Miège
rebondit sur les propos d’Olivier Galibert et revient sur les méthodes interdisciplinaires notamment quantitatives et avec les spécialistes de l’information. « Il y a des tentatives mais il y a beaucoup de difficultés. Il y a des doctorants qui s'imaginent avoir trouvés l’outil miracle pour extraire quoique ce soit. Il faudrait au moins sur un chantier un peu expérimental se lancer sur du quantitatif un petit peu perfectionné. Mais le problème est que pour des doctorants individuellement, c'est impensable de faire ce travail, cela ne peut-être qu’un chantier, autrement dit le laboratoire, et puis certains doctorants qui reprennent ensuite tel ou tel aspect.

Marc Bertier précise alors « c’est difficile à mettre en place à cause du gap, du saut qu'il y a entre le niveau mathématique requit pour tirer le moindre résultat statistique enfin la mise en place d'outils statistiques. Par exemple, il y a des étudiants qui viennent régulièrement avec la même question : combien il faut que je fasse d'enquêtes pour avoir une bonne fiabilité du résultat ? La réponse est difficile et on n'a pas les moyens de faire ça avec des gens qui arrivent et qui n'ont pas de cursus statistique. On ne peut pas sauter les probabilités et les statistiques pour y arriver. Alors après, il y a l'autre versant c’est l’aspect analyse de corpus. On est un petit peu démuni de la même façon, à savoir là encore les techniques à mettre en oeuvre pour le moment ne sont pas encore très probantes. On n’arrive pas à prendre du plein texte, à en sortir des valeurs numériques sur lesquelles conclure. On est donc démuni. Et la formule d’un séminaire c'est peut-être une bonne idée.
     

Notes:

(1) Le GRESEC a organisé les 7 et 8 mars 2007 en partenariat avec l’université Pierre Mendès-France, le colloque « Du mode d’existence des objets techniques à l’ère de l’Information et de la Communication », colloque dont les textes seront disponibles sur le site de la revue Les Enjeux de l'information et de la communication
(2) Céline Brun-Picard, mémoire de master 1, disponible à la bibliothèque Yves-de-la-Haye.
(3) Maître de Conférences, IUT Grenoble 2, membre du GRESEC
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