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La communication des sciences sur Internet

Mis à jour le 22 novembre 2011

Nathalie Pignard

Contexte du sujet traité
Dans notre travail de thèse, mené entre 2000 et 2004, nous avons abordé la question de la communication des sciences sur Internet, étant entendu comme la communication des savoirs scientifiques, au sein de la sphère scientifique, en utilisant l'outil Internet comme vecteur de diffusion et de commercialisation de ces savoirs.

La communication scientifique telle qu'envisagée dans ce travail prend forme principalement à travers un support de communication (dont les caractéristiques dépassent largement celles d'un simple support) et qui s'est constitué au fil des siècle comme le vecteur légitime et privilégié de la communication des sciences (au moins pour les sciences dites " dures ") : la revue scientifique. C'est donc principalement la revue scientifique, en tant que support de diffusion de savoirs scientifiques et en tant que produit marchand, et les logiques et acteurs qu'elle implique directement ou indirectement, que nous avons analysés.

3 acteurs impliqués dans le processus de communication des sciences :
1) les scientifiques
2) les éditeurs
3) les bibliothèques, intermédiaires

3 logiques
1) une logique scientifique
2) une logique symbolique
3) une logique marchande

L'intérêt d'analyse la communication des sciences sur Internet = cristallisation de deux mouvements qui sous-tendent la communication des sciences :
- d'un côté la valorisation d'une communication désintéressée, non marchande, fondée sur l'idéal de partage des connaissances.
- de l'autre, l'industrialisation et la marchandisation d'un secteur en pleine expansion, celui de l'édition scientifique (concentration, internationalisation, augmentation des tarifs, développement de nouveaux services, etc.)

Deux "espoirs" liés à la technique Internet :
- pour les éditeurs, notamment commerciaux : l'espoir accroître leur activité et de devenir un point d'accès incontournable pour l'accès au savoir sur Internet ;
- pour certains scientifiques (les militants de l'Internet " libre ") : ce nouvel outil représente une occasion de s'affranchir de toute marchandisation, de se réapproprier le processus de communication des sciences sans avoir à passer par des éditeurs commerciaux. C'est ce qui m'a intéressé, en étudiant à la fois les stratégies des éditeurs mais également l'une des initiatives lancées (la première d'ailleurs) dans cette optique d'affranchissement des éditeurs (le dispositif E-print Archive). Plus largement, l'essentiel de mon étude a consisté à analyser les usages et plus largement les pratiques liées à l'utilisation d'Internet par les scientifiques, dans un objectif de communication de leur savoir, et ce pour une communauté particulière, celle de la physique des particules (pionnière dans ce domaine).

1. Réflexion faite, quel (s) vous paraît (paraissent) être l'acquis (les acquis) théorique(s) de la recherche que vous avez menée ?

Double approche socio-économique et communicationnelle
Choix méthodologique = nécessité de penser conjointement l'offre et les usages.

1er apport = analyse du positionnement et de l'implication des éditeurs dits " traditionnels " dans l'édition électronique.
Consolidation de leur position en bénéficiant des caractéristiques intrinsèques de ce marché et notamment de la captivité de leur clientèle.
L'analyse des stratégies des éditeurs commerciaux, au premier rang desquels Elsevier, montre que ces derniers ne se placent pas seulement dans une perspective de renforcement de leur position mais également d'extension de leur activité, en dépassant le rôle qui leur est traditionnellement dévolu. Les éditeurs, qui se voient concurrencés par de nouveaux acteurs sur leur propre créneau, celui de l'édition de contenus, développent maintenant des services et des outils, qui sont traditionnellement fournis par d'autres acteurs et structures tels que les bibliothèques, les développeurs de moteurs de recherche ou les producteurs d'indicateurs scientométriques.

Trois tendances qui se dessinent depuis quelques années et qui pour certaines dépassent le cadre de l'édition scientifique et peuvent être rattachées à des évolutions que connaissent les industries de l'information sur Internet :
1) importance donnée à la recherche d'information à travers le développement et la commercialisation d'outils de recherche bibliographique et documentaire.
2) l'article tend à se substituer à la revue comme unité fondamentale de la communication des sciences.
Il apparaît en effet que, dans la structuration de l'offre de contenus scientifiques sur Internet, la revue n'est plus l'unité fondamentale, signifiante. Et ce à plusieurs niveaux :
- au niveau de la commercialisation : la revue ne constitue plus l'unité marchande. Les éditeurs raisonnent maintenant à deux autres niveaux, infra et supra, qui sont celui de l'article (à travers le pay-per-view) et surtout celui de la collection à travers le modèle de la licence et les accords de type Big Deal.
- au niveau de sa diffusion également, l'article acquiert une certaine autonomie vis-à-vis de la revue, puisque les articles sont de plus en plus accessibles par des interfaces de recherche telles que celles fournies par les bases de données. Cette tendance est par ailleurs renforcée par la multiplication des espaces de diffusion sur Internet qui valorisent l'article, indépendamment de la revue dans laquelle il est publié (ex. les archives institutionnelles ou les pages personnelles des scientifiques, etc.).
- enfin, le développement des outils qui permettent de comptabiliser l'utilisation et la consultation des articles en tant qu'unités renforce cette prépondérance de l'article puisqu'ils tendent à se substituer aux outils scientométriques jusqu'alors dominants et qui prenaient pour référence les revues.
3) la création de point d'accès centralisés, de guichets uniques pour l'accès à la littérature scientifique sur Internet. Cette tendance est aujourd'hui forte et elle s'observe tant dans l'édition traditionnelle que dans les projets alternatifs.
Les bibliothèques et les institutions scientifiques ont initié ce mouvement à travers des projets comme l'Open Archive Initiative. Aujourd'hui, les éditeurs semblent prêts à dépasser leur situation de concurrence pour coopérer dans la mise en place d'outils communs, offrant un accès centralisé aux contenus qu'ils proposent.

2ème apport = envisager les évolutions de l'offre et des usages des contenus scientifiques sur Internet en les replaçant dans une perspective historique.
Cette approche, mettant en lumière les conditions d'émergence des structures, des acteurs et des médias qui participent à la communication des sciences m'a permis de poser un regard nuancé et modéré sur les mutations en cours, en les inscrivant dans des logiques sociales ancrées sur le long terme. Par cette approche, mon étude se détache de certains travaux et des nombreux discours engagés (discours des militants du libre accès, des politiques, etc.), qui ont un caractère prédictif et même injonctif, puisqu'ils annoncent une révolution de la communication des sciences et appellent la communauté scientifique à briser l'interdépendance qui les lie aux éditeurs, notamment commerciaux.

3ème apport = analyse des usages des revues électroniques et du serveur de preprints arXiv par les physiciens des particules.
Cette analyse m'a permis de montrer qu'un même outil, en l'occurrence le serveur arXiv, peut engendrer des usages différents, les usages s'insérant dans des pratiques antérieures, préexistantes qui se trouvent renforcées et amplifiées. J'ai ainsi montré que les usages des physiciens théoriciens et des physiciens expérimentateurs sont différents, tout comme le sont ceux des physiciens nucléaires et des physiciens des particules, ces différences s'expliquant par des modes de travail, de publication et de communication qui eux-mêmes divergent.
Ma volonté était en outre de dépasser une analyse strictement sociologique des usages pour en présenter les enjeux communicationnels. L'enquête et les conclusions auxquelles je suis parvenue m'ont conduite à repenser la distinction entre communication informelle et communication formelle et les relations entre preprint et article publié. J'ai ainsi montré que le preprint n'est plus simplement aujourd'hui une étape intermédiaire dans le processus de publication mais qu'il a acquis une certaine reconnaissance et légitimité, tant de la part des chercheurs (en leur qualité d'auteurs et de lecteurs) que des éditeurs traditionnels et des bibliothèques scientifiques.
Enfin, mon étude ne s'est pas limitée à l'analyse des usages puisque j'ai souhaité confronter ces usages aux discours qui accompagnent le développement de l'outil (discours de son créateur, Paul Ginsparg, et plus largement discours qui prennent pour modèle arXiv et qui entendent proposer des alternatives au modèle éditorial traditionnel).
Cela m'a conduite à révéler un certain nombre de contradictions entre les discours et les usages :
Ces contradictions se révèlent notamment dans l'évolution de la terminologie utilisée pour qualifier cet outil, une terminologie qui privilégie les termes d'e-prints et d'archive et qui s'oppose aux usages des physiciens des particules qui eux ne se placent pas dans une perspective d'archivage mais de suivi de la littérature scientifique et qui raisonnent encore en terme de preprint et non d'e-print.

2. Ces acquis sont-ils limités au champ choisi ou à la période d'investigation, ou peuvent-ils être étendus ? Sous quelles conditions ?

Les acquis que nous venons d'exposer sont à la fois spécifiques au champ de la communication des sciences - celle-ci présentant des spécificités tant dans ses modalités de production que de commercialisation - tout en pouvant, par certains aspects, être étendus plus largement au domaine de l'information sur Internet, et ce dans principalement deux aspects :
- les stratégies des éditeurs scientifiques commerciaux : ceux-ci développent en effet des offres de services que l'on retrouve chez d'autres acteurs producteurs et/ou diffuseurs de contenus informationnels sur Internet : notons notamment l'importance des fonctionnalités de recherche, la montée en puissance des services d'agrégation de contenus produits par d'autres (cf. fonctionnement de Google Actualités), ou encore le souci de se positionner comme un acteur central dans la chaîne de diffusion, via une extension extrêmement importante des contenus et des services proposés, qu'ils soient produits par l'éditeur ou par des partenaires.
- l'opposition - souvent présentée de façon manichéenne - entre deux visions de l'Internet : celle d'un Internet libre et gratuit où également, et de plus en plus, le collectif prime sur l'individuel et où la prise de parole directe du citoyen - ou du scientifique - est valorisé (cf. le mouvement du journalisme citoyen) et celle d'un Internet de plus en plus marchand pour lequel sont mis en place des modèles économiques nouveaux qui tendent à maximiser la rentabilité des informations et où les intermédiaires jouent un rôle important dans la production et la diffusion des contenus.

Quant à la période étudiée, elle n'est pas très lointaine. Le recul nous permet toutefois de noter que les modèles économiques notamment ne sont pas encore stabilisés et que les éditeurs - tout comme les structures qui ont mis en place des dispositifs dits " libres " et gratuits - cherchent encore un modèle rentable ou tout au moins viable économiquement pour les seconds.

3. Dans votre travail, la démarche et le soutien du GRESEC vous semblent-elles réductrices, incomplètes, pertinentes, à approfondir, etc. ? D'autres démarches ont-elles eu/ ont-elles votre préférence ?

Le GRESEC a, de mon point de vue, encore peu travaillé sur la thématique de la communication des sciences telle que je l'ai envisagé dans mon travail ; j'ai donc surtout travaillé à partir des travaux menés dans le domaine de la sociologie des sciences. Toutefois, mon travail s'inscrivait également dans deux autres approches, celles des industries culturelles et celles de l'étude des usages, toutes deux fortement développées au sein du Gresec et grâce auxquelles j'ai pu ancrer mon étude dans les travaux du laboratoire.

4. La situation présente est-elle marquée par des traits (radicalement) nouveaux ? Lesquels ? Est-ce que la nouvelle phase de développement des Tics qui a (apparemment commencé en 2003-2004 doit être envisagée dans des " termes " rompant avec ce qui a été établi antérieurement ?

Le caractère très récent de mon étude ne me permet pas d'avoir assez de recul pour répondre à cette question.
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